Le club des 450
AI Overviews en France : qui sera payé, qui a nourri la machine gratuitement
Le 29 juin, Google a envoyé un courrier à environ 450 éditeurs de presse français : les AI Overviews et le Mode IA seront lancés en France avant le 23 septembre. Ces 450 éditeurs seront rémunérés quand leurs contenus alimenteront les réponses de l’IA. Pour eux, trois engagements écrits : opt-out, transparence, rémunération. Pour tout le reste du web français, rien. Pas de courrier, pas d’engagements, pas de rémunération. À la rentrée, il n’y aura pas un web français face à l’IA de Google : il y en aura deux. Et la frontière entre les deux ne passera pas par la qualité des contenus. Elle passera par un agrément administratif.
Le jour où tout s’est dit
Il faut apprécier la chorégraphie du 29 juin 2026. Le matin, le tribunal des activités économiques de Paris condamne Google à verser 126 millions d’euros de dommages et intérêts au Figaro, à Prisma Média, au groupe Les Échos-Le Parisien et à Dailymotion, pour pratiques anticoncurrentielles dans la publicité en ligne. Le même jour, Google adresse aux éditeurs de presse français le courrier qui officialise l’arrivée des AI Overviews, une information révélée par Ouest-France et confirmée par Les Échos et Le Monde.
Solder le passé et ouvrir le front suivant dans le même mouvement : on ne saurait mieux résumer où en est la relation entre Google et la presse française. Quelques semaines plus tôt, au congrès mondial des médias de la WAN-IFRA à Marseille, le patron du New York Times, A.G. Sulzberger, parlait d’un « vol sans scrupule » de la propriété intellectuelle par les entreprises d’IA. Jean-Nicolas Baylet (groupe Dépêche du Midi) y chiffrait le risque : « Le jour où Google lance Overviews, nous pouvons perdre 30 % du trafic qui vient de Google. » Et Marc Feuillée, président de l’Alliance de la presse d’information générale, fixait l’objectif : signer un accord collectif de rémunération avant le lancement.
C’est ce lancement qui est maintenant daté : au plus tard le 23 septembre.
Pourquoi la France passait en dernier
Les AI Overviews tournent dans plus de 200 pays et territoires, en plus de 40 langues. Si la France arrive en dernier parmi les grands marchés, ce n’est pas un problème technique : c’est le produit d’un arsenal juridique unique au monde.
La France est le seul pays où les droits voisins de la presse (créés par la directive européenne de 2019, transposée ici en premier) ont réellement mordu. Deux fois. En 2021, l’Autorité de la concurrence inflige 500 millions d’euros d’amende à Google pour ne pas avoir négocié de bonne foi. En mars 2024, elle récidive : 250 millions, pour non-respect de ses engagements. Et cette décision-là contient une première mondiale. L’Autorité y constate que Bard, l’ancêtre de Gemini, a été entraîné sur les contenus des éditeurs et agences de presse sans les en avertir, et sans leur offrir de moyen de s’y opposer qui ne les fasse pas disparaître de Search. C’est, à ce jour, la première sanction au monde touchant l’entraînement d’une IA générative sur des contenus de presse, rendue avant même que le procès du New York Times contre OpenAI n’ait avancé.
Relisez maintenant les trois engagements du courrier du 29 juin : possibilité de refuser l’utilisation de ses contenus dans les fonctionnalités IA (opt-out) ; indicateurs de performance distincts entre recherche classique et recherche IA (transparence) ; maintien et extension des accords de rémunération (droits voisins). Ce sont, trait pour trait, les réponses aux griefs de la décision de 2024. Les éditeurs américains réclament ces trois choses depuis deux ans sans les obtenir. Les éditeurs français les ont obtenues avant même le lancement du produit. C’est l’exception française. Et elle a un périmètre.
Le club : qui est dedans, pour combien
Le courrier est parti vers environ 450 éditeurs : ceux qui bénéficient d’accords de droits voisins avec Google. Le cœur du dispositif, ce sont les accords-cadres : l’APIG (295 publications, 79 % de la diffusion numérique de la presse d’information, accord renouvelé en janvier 2025), le SEPM pour les magazines (80 éditeurs, ~400 titres ; reparti en arbitrage faute d’accord de renouvellement), l’AFP, et la société de gestion collective DVP1.
Combien ça pèse ? Les montants publics sont rares, mais les ordres de grandeur sont établis : environ 20 millions d’euros par an pour l’ensemble des éditeurs du SEPM ; 21,4 millions collectés par la DVP en 2025 auprès de Google, Meta et Microsoft réunis ; autour d’un million par an pour Le Monde, deux pour La Dépêche. Au total, quelques dizaines de millions d’euros par an pour toute la presse française, à mettre en regard des 126 millions du seul jugement du 29 juin, ou du chiffre d’affaires publicitaire trimestriel de Google, qui se compte en dizaines de milliards.
Disons-le clairement : ce n’est pas un modèle économique, c’est une rente de coexistence. Sa vraie valeur est ailleurs : c’est la seule preuve au monde qu’on peut contraindre juridiquement Google à payer pour du contenu. Toute la question de la décennie qui vient est de savoir jusqu’où ce précédent s’étendra.
Les exclus : le deuxième web français
Car voici le point aveugle. Le droit voisin rémunère la reprise de publications de presse, une catégorie juridique définie en 2019, adossée en pratique à la reconnaissance CPPAP et au statut d’éditeur ou d’agence de presse. En dehors de ce périmètre, aucun titre juridique à rémunération :
les médias en ligne sans agrément, les pure players hors « presse » ;
les blogs experts, la documentation technique, les forums : précisément le tissu que les IA citent massivement dès qu’on sort de l’actualité ;
les éditeurs de contenu spécialisé B2B ;
les créateurs, vidéastes, podcasteurs.
Tous ces acteurs nourrissent les mêmes réponses d’IA que la presse. Aucun ne recevra de courrier, d’opt-out contractualisé ni de rémunération. Et il y a plus structurel encore : le droit voisin rémunère la reprise d’extraits, pas le grounding d’un savoir, c’est-à-dire le fait qu’une réponse d’IA s’appuie sur votre expertise sans jamais vous citer textuellement. Toute l’architecture française de rémunération de l’IA repose sur une définition du mot « presse » antérieure à ChatGPT.
À la rentrée, il y aura donc deux webs français : celui qui a un contrat, et celui qui a nourri la machine gratuitement. La frontière entre les deux ne passe pas par la qualité des contenus. Elle passe par un agrément administratif.
Ce qui va réellement se passer à la rentrée
Que peut-on anticiper du choc ? Les données étrangères donnent la fourchette. Sur l’année écoulée, le trafic Google Search vers les éditeurs a reculé de 38 % aux États-Unis, contre 17 % en Europe (données Chartbeat via le Reuters Institute). Cet écart de vingt points, c’est en grande partie le « coussin AIO » : ce que l’absence des résumés IA a épargné à l’Europe, et singulièrement à la France. Ce coussin disparaît à la rentrée. La presse française va absorber en quelques mois ce que la presse américaine a étalé sur deux ans.
Une précision, toutefois, pour ne pas surestimer ce coussin : le comportement des internautes, lui, n’a pas attendu. D’après les données SparkToro × Similarweb de juin 2026, 65,3 % des recherches Google en France se terminent déjà sans aucun clic (sans le moindre AI Overview déployé), contre 68 % aux États-Unis qui en sont saturés. Et même sur les requêtes sans résumé IA, le taux de clic a chuté de 41 % en deux ans (Seer Interactive) : les internautes cliquent moins, partout, IA ou pas. Ce qui arrive le 23 septembre n’est donc pas le début du mouvement : c’est son accélérateur. L’urgence de s’adapter ne date pas de la rentrée ; la rentrée la rend simplement impossible à ignorer.
Et les AI Overviews ne sont que la moitié de l’annonce. Le courrier du 29 juin couvre aussi le Mode IA, l’interface conversationnelle propulsée par Gemini. Et c’est peut-être la plus grosse moitié. D’après une étude Semrush portant sur 69 millions de sessions, 92 à 94 % des sessions AI Mode ne produisent aucun clic vers un site externe, contre environ 83 % pour les recherches avec AI Overview et 60 % pour le search classique. Depuis mai, Google oriente activement les utilisateurs des AI Overviews vers ce Mode IA, qui a dépassé le milliard d’utilisateurs mensuels.
Autrement dit : l’AIO est la marée ; AI Mode est le changement de niveau de la mer. Si cette interface devient un jour le défaut, le zéro-clic quasi total devient la norme, non pas comme un événement, mais comme une migration d’interface.
Quatre nuances, pour ne pas céder au catastrophisme uniforme :
Le brandé résiste, et gagne même. D’après l’étude Amsive (700 000 mots-clés), moins de 5 % des requêtes de marque déclenchent un AIO, et quand c’est le cas, le taux de clic vers la marque augmente de 18 % (effet de réassurance). L’IA détruit le trafic générique, pas le trafic de marque. La marque est le seul actif qui traverse.
Le « hard news » est largement exempté des AIO par choix de Google, par prudence légale et réputationnelle. Et cette exemption se mesure : d’après l’enquête de Digital Content Next auprès de ses membres (New York Times, Condé Nast, Vox…), la baisse médiane du trafic Google était de 10 % en glissement annuel mi-2025, mais de 7 % seulement pour les marques d’actualité, contre 14 % hors actualité. Deux fois moins touché, précisément parce que Google choisit de ne pas résumer l’actu chaude. Mais notez la nature de cette protection : c’est une décision discrétionnaire, révocable sans préavis, d’un acteur privé. La survie du trafic d’actualité tient à un réglage interne de Mountain View.
La citation ne renvoie presque rien, et Google conteste. Selon Pew Research, quand un résumé IA s’affiche, 8 % des utilisateurs cliquent encore un résultat classique, et 1 % seulement cliquent les sources citées dans le résumé. Être cité n’est pas être visité. Google récuse cette étude (« méthodologie biaisée, échantillon de requêtes non représentatif ») et affirme envoyer « des milliards de clics chaque jour ». Dont acte : aucune étude n’est inattaquable seule. Mais Pew, Amsive, Seer, Ahrefs (590 millions de recherches, -34,5 % de clics), Digital Content Next et Chartbeat convergent, avec des méthodologies différentes et des ordres de grandeur compatibles : pour réfuter le constat, il faudrait les contester toutes. La rémunération additionnelle promise aux 450 prend ici tout son sens : elle paie une visite qui n’aura pas lieu.
Les visites qui restent valent plus. D’après les mêmes données Semrush, les visiteurs venus du search IA convertissent à 4,4 fois le taux des visiteurs organiques classiques. Moins de visites, mais des visites décidées : l’utilisateur qui clique après avoir lu la réponse sait pourquoi il vient. Le volume meurt, la valeur par visiteur monte : toute la mesure d’audience est à repenser autour de ça.
Que faire maintenant, selon votre côté de la frontière
Si vous êtes dans le club : la valeur du courrier de Google se jouera dans les détails. Exigez le reporting séparé search classique / search IA promis (les éditeurs américains ne l’ont jamais obtenu) ; instrumentez dès maintenant votre « avant » (trafic par vertical, par type de requête), car après le lancement, l’état antérieur sera inobservable ; et pesez l’opt-out avec ses vraies conséquences : refuser l’IA, c’est aussi renoncer à la rémunération additionnelle et, potentiellement, à la visibilité dans ce qui devient l’interface principale de Google.
Si vous n’y êtes pas : votre stratégie ne peut pas être juridique, elle sera technique et éditoriale. Trois chantiers concrets :
Devenez une entité, pas un site. Les systèmes d’IA de Google ne classent plus des pages, ils construisent des profils : qui vous êtes, ce que vous savez, ce qui vous relie. Identité cohérente partout, entités nommées, preuves à l’appui de chaque affirmation (1492 vous en parle depuis des années).
Existez en anglais. D’après l’étude Meteoria (50 000 prompts), 57 % des requêtes internes que ChatGPT génère pour répondre à un prompt français sont en anglais. Une marque absente de l’écosystème anglophone (Wikidata, pages corporate) est invisible pour la moitié des recherches que l’IA fait pour vos propres clients. Cette version anglaise n’est pas pour vos lecteurs : elle est pour les machines qui parlent à vos lecteurs.
Comptez ce qui compte. Le clic devient un indicateur partiel ; la présence dans les réponses, les citations, la fidélité de ce que l’IA dit de vous deviennent les métriques de survie. Si vous ne les mesurez pas, vous naviguerez à l’aveugle dans un monde sans Search Console.
La suite de l’histoire
Le club des 450 n’est pas la fin du jeu, c’est son ouverture. À Marseille, CMA Média et Ouest-France sont devenus les premiers Français à rejoindre SPUR, la coalition internationale (Financial Times, Guardian, BBC…) qui construit les standards techniques de suivi et de licence des contenus face aux IA. Ailleurs, des modèles de rémunération à l’usage émergent : Cloudflare teste le pay-per-query, ProRata reverse 50 % de ses revenus à plus de 1 000 publications.
La question « Google paiera-t-il ? » est déjà tranchée : il paie. Les vraies questions de la rentrée sont : combien, à qui, et qui décide du périmètre.
Le 23 septembre au plus tard, la France devient le premier grand pays à accueillir les réponses IA de Google après avoir construit son rapport de force. Laboratoire mondial, une fois de plus. Nous suivrons l’expérience de près, chiffres à l’appui.
En bref
Quand les AI Overviews arrivent-ils en France ? Avant le 23 septembre 2026, d’après le courrier adressé par Google aux éditeurs de presse français le 29 juin. Le lancement couvre les AI Overviews (résumés IA en tête des résultats) et le Mode IA (interface conversationnelle propulsée par Gemini).
Qui sera rémunéré pour l’utilisation de ses contenus par l’IA de Google ? Environ 450 éditeurs et agences de presse français, ceux qui bénéficient déjà d’accords de droits voisins avec Google (accords-cadres APIG, SEPM, AFP, gestion collective DVP). Ils recevront une rémunération additionnelle quand leurs contenus apparaîtront dans les fonctionnalités IA, et disposent d’un opt-out et d’un reporting séparé.
Et si on n’est pas éditeur de presse ? Aucune rémunération ni garantie : le droit voisin ne couvre que les publications de presse reconnues. Les priorités pour les autres : construire son identité d’entité (cohérence, données structurées, désambiguïsation), exister en anglais (plus de la moitié des recherches internes des IA sur des questions françaises se font en anglais), et mesurer sa présence dans les réponses IA plutôt que ses seuls clics.
Le trafic va-t-il vraiment baisser ? Les données étrangères convergent : -38 % de trafic Google vers les éditeurs aux États-Unis en un an, contre -17 % en Europe encore épargnée par les AIO. Nuances : les requêtes de marque résistent (et gagnent même des clics), l’actualité chaude est pour l’instant exemptée de résumés, et les visiteurs venus du search IA convertissent nettement mieux. C’est le trafic générique et informationnel qui est le plus exposé.
Un dernier point, souvent oublié dans les discussions sur le lancement : les AI Overviews ne resteront pas cantonnés à la page de résultats. Des cartes AIO commencent à apparaître côté Google Discover (Damien en a déjà montré des exemples), c’est-à-dire dans le flux que Google pousse sans requête, là où beaucoup d’éditeurs français ont concentré leur audience. Chez 1492, ça fait partie des choses qu’on surveille de près. On en reparlera.
Précision apportée par Emmanuel Parody: “le numéro CPPAP n'est pas une condition obligatoire pour y être recevable. Le DVP accepte les publications sans CPPAP mais les conditions d'éligibilité sont au final à 90% celles de la CPPAP ce qui est logique puisqu'il faut démontrer la production de contenus journalistiques avec le même niveau de garantie.”



Bonjour, petite correction, le numéro CPPAP n'est pas une condition obligatoire pour y être recevable. Le DVD (j'en ai été le secrétaire général) accepte les publications sans CPPAP mais les conditions d'éligibilité sont au final à 90% celles de la CPPAP ce qui est logique puisqu'il faut démontrer la production de contenus journalistiques avec le même niveau de garantie.
Excellent article merci beaucoup Sylvain